CEP 2026 AU BÉNIN : LE RANÇONNEMENT, CETTE VIEILLE PRATIQUE QUI RÉSISTE ENCORE À LA RIGUEUR DE l’ÉTAT

Depuis plusieurs années, les autorités ont engagé une politique de renforcement de la discipline, de la transparence et de la reddition des comptes dans la gestion publique. Sous le système Talon, cette volonté s’est traduite par une lutte assumée contre les passe-droits, la corruption et les pratiques informelles qui ont longtemps parasité le fonctionnement de l’administration. Le système Wadagni, dans la continuité de cette dynamique, entend également maintenir cette exigence de rigueur et de responsabilité.Mais sur le terrain, certaines habitudes ont décidément la peau dure.L’affaire révélée autour du CEP 2026 à la Direction des examens et concours (DEC) en constitue une illustration préoccupante. Selon les éléments communiqués par la Police républicaine, une enquête judiciaire aurait permis de mettre au jour un présumé système de prélèvements occultes sur les primes attribuées aux superviseurs de l’examen.
De 200 000 à 40 000 FCFA : la prime qui aurait été amputée
Les investigations rapportées par le porte-parole de la Police républicaine, Eric Yérima, font état de retenues qui auraient atteint 160.000 FCFA sur une prime de 200.000 FCFA. Dans certains cas, le bénéficiaire n’aurait ainsi conservé que 40.000 FCFA.Si les faits devront naturellement être établis par la justice, les chiffres avancés donnent à cette affaire une dimension particulièrement grave. Car derrière une prime amputée ne se trouve pas seulement une question d’argent : se pose également celle de l’intégrité de l’administration et de la confiance des citoyens dans les institutions publiques.Huit personnes ont été présentées au Parquet spécial près la CRIET. Une a été placée sous mandat de dépôt tandis que sept autres sont poursuivies sans mandat de dépôt.L’enquête aurait également mis en lumière l’existence d’un système de quotas dans la désignation des superviseurs, alors même qu’une telle pratique ne reposerait sur aucune base légale ou réglementaire.
Le rançonnement, une pratique qui refuse de mourir
Cette affaire dépasse donc le seul cadre de la DEC. Elle pose une question plus profonde : pourquoi certaines pratiques de rançonnement continuent-elles de survivre malgré la rigueur désormais affichée dans la gestion publique ?Les réformes institutionnelles peuvent changer les procédures, informatiser les services, renforcer les contrôles et durcir les sanctions. Mais elles ne peuvent produire tous leurs effets si certains acteurs continuent de chercher des failles pour maintenir des mécanismes informels de prélèvement, de favoritisme ou de partage indu de ressources.C’est précisément là que se situe le paradoxe.Le Bénin dispose aujourd’hui d’un discours politique particulièrement ferme contre la corruption et les comportements déviants dans l’administration. Les mécanismes de contrôle se sont renforcés. La justice s’est montrée plus présente dans la répression des infractions économiques. Pourtant, des individus continueraient, selon les cas révélés, à agir comme si les anciennes habitudes pouvaient encore prospérer à l’abri des regards.
La responsabilité individuelle ne doit pas être oubliée
Il serait toutefois injuste de jeter l’opprobre sur toute l’administration à partir de quelques comportements présumés. Des milliers d’agents publics accomplissent quotidiennement leur mission avec professionnalisme et intégrité.Le problème est celui de ceux qui, au sein du système, choisissent délibérément de contourner les règles.La rigueur d’un régime ne peut pas être seulement celle du sommet. Elle doit progressivement devenir une culture partagée à tous les niveaux de l’administration. Aucun système politique, aussi rigoureux soit-il, ne pourra éradiquer totalement les mauvaises pratiques si certains citoyens eux-mêmes continuent de les entretenir.Le rançonnement suppose souvent deux parties : celui qui exige et celui qui accepte, parfois par peur, parfois par nécessité, parfois encore parce qu’il considère la pratique comme normale.
Le véritable défi du système Wadagni
L’affaire de la DEC constitue ainsi un nouveau test pour la gouvernance publique. Au-delà des poursuites judiciaires, les autorités devront veiller à ce que les procédures de désignation, de paiement et de contrôle des primes soient suffisamment transparentes pour empêcher la constitution de réseaux informels.Le système Wadagni ne pourra être jugé uniquement sur la fermeté de ses textes ou sur les sanctions prononcées contre les fautifs. Il le sera également sur sa capacité à faire disparaître progressivement les espaces où prospèrent le favoritisme, le prélèvement indu et le rançonnement.Car la réforme de l’État ne consiste pas seulement à changer les dirigeants ou les méthodes de gestion. Elle suppose aussi de changer les comportements.Le Bénin peut renforcer ses institutions, moderniser son administration et durcir ses contrôles. Mais tant que certains Béninois continueront à considérer le service public comme une occasion d’enrichissement personnel, le combat contre le rançonnement restera inachevé.L’affaire du CEP 2026 rappelle finalement une évidence : la rigueur imposée par l’État ne vaut que si elle devient une exigence partagée par ceux qui font vivre l’administration au quotidien.
Christophe AGON




