La CEDEAO et le spectre de l’instabilité chronique en Guinée-Bissau : L’épuisement d’une condamnation de principe

L’histoire politique post-indépendance de la Guinée-Bissau est un cycle récurrent de crises institutionnelles, de coups d’État et de blocages politiques, un phénomène qui expose de manière criante les limites de l’interventionnisme de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Si l’organisation régionale réagit invariablement avec une condamnation de principe ferme, brandissant le protocole sur la Démocratie et la bonne gouvernance pour dénoncer tout changement inconstitutionnel et imposer un retour à l’ordre légal, cette posture est de plus en plus perçue comme un mécanisme de gestion de crise superficiel qui échoue à éradiquer l’instabilité chronique. La CEDEAO, en dépit du déploiement de missions de stabilisation (ECOMIB) et de l’orchestration d’accords de paix, peine à influencer durablement les causes profondes de cette instabilité. Ces racines sont multiples et profondément incrustées : l’omniprésence d’une armée politisée se considérant comme arbitre suprême, la faiblesse structurelle des institutions civiles, l’ambiguïté de certaines dispositions constitutionnelles sources de blocages, et, plus crucialement, l’infiltration du système politico-militaire par le trafic international de drogue. Les recettes tirées de la cocaïne créent une économie parallèle du pouvoir qui encourage la compétition violente pour le contrôle de l’appareil d’État, rendant toute tentative de réforme structurelle et de bonne gouvernance quasiment impossible. La critique adressée à la CEDEAO ne porte pas sur son absence de réaction, mais sur l’épuisement de son modèle d’intervention : elle parvient à éteindre les feux ouverts par les coups d’État, mais sans jamais assécher le marais toxique qui les nourrit. Tant que l’organisation régionale ne pourra pas contraindre efficacement les acteurs locaux à mener les réformes du secteur de la défense et de la sécurité ou à démanteler les réseaux politico-criminels, son action demeurera un simple palliatif s’arrêtant à la condamnation morale et politique, sans déboucher sur une stabilité démocratique véritablement consolidée.
Saliou BAGUIRI